Aux Etats-Unis le "Mouvement pour un salaire décent" accueille la récession par de nouvelles victoires

Il y a cinq mois, il semblait possible que le "Mouvement pour un salaire décent" (Living Wage Movement) qui s'est répandu dans le pays au cours de huit dernières années, s'essoufflerait. Dans le monde de l'après-11 septembre, avec une récession frappant les budgets des États et des villes, il apparaissait que les coalitions auraient plus de difficultés à faire voter des législations visant à hausser les salaires.

Mais c'est peut-être à cause de la récession, et non en dépit de celle-ci, que depuis septembre l'on a vu adopter une douzaine d'arrêtés concernant un salaire décent, ce qui porte l'ensemble de ces arrêtés à plus de 80 dans tout le pays.

LES TRAVAILLEURS DU SECTEUR PRIVÉ

Le fait le plus remarquable est que le 2 février, 63% des votants de la Nouvelle-Orléans ont approuvé l'établissement sur toute la municipalité d'un salaire minimum horaire supérieur de un dollar au salaire minimum fédéral [techniquement équivalent du SMIC. N.d.T.]. Cet arrêté est sans précédent, en ce sens qu'il affecte tous les employés du secteur privé qui travaillent dans les limites du territoire de la ville, et pas seulement ceux qui sont employés par les services et entreprises municipales ou les bénéficiaires d'aides, comme il en est pour la plupart des arrêtés concernant la question.

On s'attend à ce que la nouvelle loi bénéficie à plus de 70 000 travailleurs et résulte en une augmentation de 20% pour ceux qui à l'heure actuelle n'ont que le salaire horaire fédéral minimum et dont beaucoup travaillent dans les hôtels et les restaurants qui continuent de bénéficier de l'industrie touristique très active de cette ville.

La victoire de la Nouvelle-Orléans a été l'aboutissement d'un travail de six années. La campagne a commencé en 1996 quand ACORN ("Association of Community Organizations for Reform Now"), une coalition d'associations en faveur d'une réforme immédiate, et la cellule 100 du syndicat SEIU ont ouvert la marche en rassemblant 50 000 signatures pour demander que la proposition soit soumise au scrutin.

Aussitôt, les groupes de pression des employeurs firent en sorte que l'État vote une loi interdisant que la règlementation des salaires puisse intervenir au niveau local. Après des années de batailles juridiques, le mouvement a obtenu le droit que la proposition soit soumise au vote.

Malgré cette écrasante victoire, les employeurs se sont juré d'échaffauder un autre obstacle juridique, arguant que la ville n'a pas le droit de fixer ses propres salaires. Que la loi demeure ou non dans le code, les votants ont exprimé une préférence claire pour des salaires plus élevés.

D'autres collectivités qui ont pris récemment des arrêtés similaires comprennent Marin County, en Californie; Bozeman, au Montana; Washtenaw County, au Michigan; Charlottesville, en Virginie. En décembre, Cumberland County, au New Jersey, a pris le premier arrêté exigeant une retraite en plus d'un salaire décent et d'une couverture médicale.

LES MAUVAISES NOUVELLES

Des revers ont néanmoins accompagné ces victoires. Le mois dernier, la campagne pour un salaire décent à Harvard n'a obtenu qu'une demi-victoire lorsque le président de l'université, Larry Summers, n'a finalement accepté qu'une seule et unique hausse de salaire, située entre 10,83 et 11,30 dollars de l'heure pour les travailleurs dont les salaires sont les plus bas. Summers a également accepté une parité de traitement entre les travailleurs directement employés par l'université et ceux employés par des sous-traitants; cela signifie que l'institution ne peut utiliser des services extérieurs ou menacer de le faire en tant que moyen de diminuer les salaires des employés actuels.

Malgré tout, Summers n'a pas cédé à beaucoup d'exigences des étudiants qui avaient fait du sit-in pendant trois semaines au printemps dernier, ni même aux recommandations du comité mis en place par l'administration afin d'examiner la question. Les étudiants vont continuer de faire pression sur Harvard pour que l'université adopte une politique de salaire indexé sur l'inflation, ainsi que des accords garantissant la neutralité concernant la syndicalisation.

Plus sérieuses sont les défaites à Oakland, en Californie et Allegheny County, en Pennsylvanie, où de soit-disants "Démocrates sympathisants des travailleurs" ont trahi les tenants d'un salaire décent. Revenant d'une victoire à Pittsburgh, des centaines de partisans étaient présents en décembre dans Allegheny County et s'attendaient à voir l'aboutissement de leurs quatre années de campagne. Au lieu de quoi, ils ont assisté, scandalisés, au fait qu'un des deux promoteurs de la loi change son vote à la dernière minute, anéantissant l'arrêt par 7 voix contre 6.

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À Oakland, à l'autre bout du pays, le maire Jerry Brown et le président du conseil municipal Ignacio de la Fuente se sont entendus en coulisses pour diluer un projet qui aurait fait approuver un arrêté de salaire décent s'appliquant aux entreprises du port d'Oakland. La proposition, définie par "Living Wage Coalition" et menée par "East Bay Alliance for a Sustainable Economy, (EBASE)", aurait assuré à 3 000 travailleurs des augmentations, des mesures de sécurité de l'emploi et des protections pour les militants syndicaux.

Une proposition plus mince, soutenue par la chambre de commerce, n'affectera qu'environ 150 travailleurs. Les syndicalistes, scandalisés et excédés par cette nouvelle trahison encore due à de la Fuente, l'ont forcé à démissionner du Conseil central du travail d'Alameda County.

EBASE a encore été contrecarrée lorsque le conseil municipal a réussi à laisser en dehors de leur proposition les commerces de restauration, d'hôtellerie et de détail pour le scrutin prévu en mars 2002.

Comme dans beaucoup d'autres campagnes, ces revers ne servent qu'à renforcer la résolution des coalitions. Après les défaites de Chicago, de St. Paul, de Missoula et d'Ann Arbor, les campagnes sont allées de l'avant et ont finalement vaincu.

LA RÉCESSION EST UNE CAUSE DE PRESSIONS

Les permanents du mouvement se préparent à d'autres trahisons car les politiciens qui soutenaient leur courant quand l'économie était plus forte, commencent à prendre prétexte de la récession pour justifier l'affaiblissement de leur aide à mesure qu'ils plient sous les pressions des entreprises.

Cependant, sous un jour plus optimiste, les permanents du mouvement perçoivent la récession comme une occasion de faire entendre l'essentiel de leur message.

Après tout, c'est dans les périodes d'austérité qu'un salaire décent est le plus nécessaire, car une augmentation des bas salaires aident davantage à stimuler l'économie que des baisses d'impôts sur les sociétés. De plus, une politique progressive des salaires est la clé pour assurer que la prochaine reprise économique ne distribuera pas les bénéfices de manière aussi inégale que la dernière fois.

La pression accrue des entreprises (c'est-à-dire des principaux contributeurs aux campagnes électorales) rendra plus essentiel encore pour les permanents de renforcer les institutions qui peuvent faire pression sur les politiques et exiger qu'ils répondent aux demandes croissantes pour un salaire décent et pour le droit des travailleurs à se syndiquer.

Stephanie Luce enseigne au "Labor Center" de l'université du Massachusetts à Amherst. Jen Kern dirige le "Living Wage Resource Center" de ACORN. Lea el articulo en Ingles aqui

Article publié en collaboration. Labor Notes est un mensuel basé à Détroit. Vous pouvez vous y abonner directement labornotes.org